Avant de partir

« Quant j’ai annoncé pour la première fois que je voulais aller en Birmanie, les uns m’ont dit que j’étais un peu fou, et les autres, que j’étais un salaud. Les premiers voulaient me dissuader parce qu’ils avaient un peu peur pour moi, et les seconds, carrément me lyncher parce qu’en Birmanie, tout simplement, « il ne faut pas y aller ». Certaines bonnes consciences occidentales voudraient qu’on ajoute la peine de l’isolement, en interdisant à quiconque d’aller « voir » sur place de quoi il en retourne. Elles parlent de boycott avec véhémence, et puis retournent regarder MTV ou lire les Inrockuptibles.

Ce qui est étrange dans l’affaire, c’est le cruel privilège détenu par la Birmanie. Car enfin, à celui qui va en Chine, on ne demande pas quelle perversité le motive. Pour ne pas parler de contrées aussi fantastiquement démocratiques que le Maroc, la Tunisie, Cuba ou les Maldives, qui ont pourtant l’habitude d’accueillir chaque année un flux tendu de touristes bouffis d’exotisme auxquels on ne reprochera rien d’autre que leurs coups de soleil disgracieux.

Mais voilà, comme je ne suis pas du genre à me faire dicter mes actions, qu’elles soient de grâce ou pas, rien n’a pu me faire changer d’avis, et surtout pas, justement, la bonne conscience. Je suis allé en Birmanie et j’y suis revenu. Presque une fois par an, d’ailleurs, depuis mon premier séjour.

J’aime la Birmanie et ce petit livre est là pour dire, à sa façon que je ne suis pas le seul. Michael Symes premier «  envoyé spécial  » occidental en Birmanie (1795), puis Kippling Orwell, Loti, et plus récemment Kessel ou Lewis, ont essayé avant moi de dire quelle étrange force distille ce pays si beau qu’il en donne parfois le tournis. Et quelles visions il vous greffe à jamais sur les parois du cerveau. Pagodes à n’en plus finir, d’abord, dardant leurs flèches ruisselant d’or sur fond de ciel bleu et de végétation couleur émeraude mouillée. Tissus éclatants, ensuite, ondulations de l’immense Irrawaddy, tatouages des guerriers Shan, moines en robes pourpres mendiant au petit matin, soleil à faire fondre la tête, maisons lacustres de teck indestructible, rubis sang de pigeon Mogok, Thanaka sur le visage des femmes, et sérénité imperturbable des bouddhas, qu’ils soient couchés, dressés, ou accroupis. Tout ça, bien sûr, mais surtout avant tout, le sourire des Birmans. Un sourire permanent, sincère et orgueilleux, brandi comme un défi à la face dédaigneuse de ceux qui, derrière le barrage de leurs uniformes verts voudraient le leur arracher. Un sourire à l’image de ce pays, si plein de force, si plein de mythes et si plein d’esprit que nous paraissons à côté presque sous-développés, nous les enfants gâtés des pays d’Occident.

Prise en tenaille entre la Chine et l’Inde, dont elle semble avoir réussi la vivante synthèse, coupée du monde par les aléas de son histoire, sa jungle et ses hautes montagnes, la Birmanie, pourtant, exigera du voyageur une patience sans fin une fois le premier dépaysement passé, toujours causé par l’impression d’être revenu des années en arrière. Et un farouche appétit d’aventure aussi puisqu’une fois le circuit initiatique bouclé (Rangoon – Lac Inle – Mandalay – Pagan – Rangoon), il faudra se hasarder loin pour en capter l’essence. Aux marches du triangle d’or, peut être, ou vers les territoires épicés de l’Arakan.

Ce petit livre, donc, vous donne mieux que cent discours l’envie d’aller voir de vos yeux le pays aux « dix milles pagodes ». Qu’il vous le fasse rêver, ressentir, mais surtout, qu’il vous le fasse comprendre. Ne stigmatisons pas par notre immobilité un peuple qui en porte déjà tant, de stigmates.

Christophe Ono – Dit – Biot.